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Niger : La renaissance culturelle, des mots et des « maux » seulement ! Appel pour un cinéma émergent.

Leçons du FESPACO 2017 : un autre cinéma est possible

Ousmane Ilbo Mahamane

Pour convaincre le peuple nigérien de voter pour lui pour un deuxième mandat, Mahamadou Issoufou, avait mis en avant un programme dit de renaissance culturelle. Au vu de son premier mandat, j’avais dit que cette renaissance culturelle n’aurait jamais lieu. Elle n’aurait jamais lieu pour des raisons précises. L’État doit faire en sorte que le peuple consomme ses images, que ces images nourrissent son corps et son esprit. Le film ne doit pas être considéré comme un produit de consommation banale. Le film comme le dit Alain Auclaire (2008) « ne se borne pas à occuper un temps libre, qu’il s’inscrit dans une durée et un espace qui lui sont propres et non dans la continuité du quotidien ».

Si le cinéma au Niger a prospéré dans les années 70 et 80, ce n’est pas par hasard. Des actes réfléchis ont été posés pour cette prospérité. Ces actes pour un État doivent être continus, pérennisés. Jusqu’en 1980, le pays comptait une vingtaine de salles de cinéma. Les cinéastes avaient les capacités de produire et d’exploiter leurs films sur place. Au Niger, on répète, on use et après on jette. On ne crée pas et ce quelque que soit notre degré de responsabilité. Pour le dernier Fespaco, plusieurs jeunes cinéastes nigériens avaient émis l’espoir de montrer leurs films au Fespaco. Leur engouement est lisible à travers le compte WhatsApp qu’ils avaient créé. Pourtant ils avaient cru, parce qu’ils avaient le pressentiment de faire des films qui peuvent être vus dans le monde entier. Ces jeunes ont envie de faire du cinéma. Mais le hic est qu’ils sont laissés à eux-mêmes. Aucun soutien, aucune formation, aucune politique conséquente. Peut-on devenir cinéaste sans passer par des écoles de cinéma ? J’en doute. C’est très difficile, mais pas impossible. On devient aussi cinéaste non seulement en faisant des films, mais aussi en regardant des films, en critiquant des films.

L’Afrique compte des cinéastes par milliers, par centaines de milliers aujourd’hui avec le numérique. Paulin Soumanou Viera avait dit qu’en Afrique, « pour être cinéaste, il suffisait de filmer des gens en train de bouger ».

Alors, si devient cinéaste qui veut, devient pays de cinéma, tout pays organisé. Et le Burkina Faso est un exemple, un pays qui a des responsables déterminés, intègres et patriotes. Qui pose des actes à court, moyen et long terme. Un exemple non seulement pour le Niger, mais aussi pour toute l’Afrique.

Pour l’organisation du dernier Fespaco il semble avoir été demandé aux cinéastes nigériens de s’organiser et de faire des propositions. Cette méthode d’approche est devenue récurrente au Ministère chargé de la culture et du cinéma au Niger. Et, oui, pourquoi pas, puisque les acteurs savent se contenter des miettes qui leur sont jetées. Cette démarche suffisait à faire dissiper tous les soucis, tous les maux qui assaillent cette jeunesse dans son combat pour faire du cinéma. Elle a mis, son génie, son énergie, ses derniers sous et ne sait comment rentabiliser ses œuvres. Comment vivre décemment de son métier.

Toutes les politiques cinématographiques ne se mènent pas de cette manière. On ne doit pas oublier que le cinéma est d’abord une industrie. C’est-à-dire, un mécanisme qui fonctionne selon des codes bien précis. Il y en a qui produisent, il en a qui distribuent et il y en a qui exploitent. Il doit toujours y avoir des lieux de production, comme ceux de la distribution et ceux de l’exploitation.

Dans le Niger d’aujourd’hui, des jeunes produisent des films, et d’autres nous viennent d’un peu partout des pays voisins et tous sont consommés dans presque tous les foyers nigériens. Cet état de fait, qui ne cesse de me faire pleurer, a fini par me convaincre que la conception même du développement cinématographique ou du développement tout court, n’est que des mots creux de certains politiciens. Combien de milliards perd-on ainsi tous les ans dans notre pays ? N’est-il pas utile d’insuffler aux Nigériens l’habitude de sortir de chez eux, d’aller voir un film, tout en payant un ticket ? Inutile se disent-ils, puisque les gens peuvent voir les films tranquillement chez eux. Et tout le problème est là. Le cinéaste américain Martin Scorsese a dit il y a quelques jours seulement, au micro de Screen Daily, à propos de la fréquentation des salles de cinéma : « le problème aujourd’hui c’est que tout ce qui est à côté du cadre est distrayant. Aujourd’hui, vous pouvez voir un film sur iPad.

Vous pouvez le mettre plus proche de votre visage dans votre chambre, fermer la porte (…) et apercevoir telle ou telle chose, mais même en voyant un film chez soit sur un grand écran télé, il y a toujours des choses autour. Un téléphone qui sonne. Des gens qui passent. Ce n’est pas la meilleure façon de regarder un film ». C’est dire l’importance des salles, même pour le grand Hollywood. Et que sans les salles de cinéma, Hollywood n’aura pas existé. Et non plus le cinéma français, notre miroir.

Quel mépris sur ces actions posées matin, midi et soir par ces milliers de nigériens qui veulent faire du cinéma leur métier, qui font des images leur nourriture.

Le choix est pourtant très simple. Il faut mieux centraliser toute cette énergie, toute cette manne financière dans un circuit bien précis et qui peut profiter à tous. Dans cette situation c’est tout le monde qui perd, à commencer par l’État, qui pourrait gagner en donnant du travail aux jeunes, en laissant décemment les cinéastes vivre de leur métier et en renflouant ses caisses de l’argent des films venus des pays voisins. Quoi de plus simple pour un État organisé. La salle de cinéma c’est aussi une école de formation publique, de valorisation de notre culture, de nos comédiens, de nos auteurs, de nos techniciens, bref c’est une mosquée, c’est aussi une église. Le manque de vision politique pousse aujourd’hui le cinéma nigérien au mégotage. À la mendicité. Les artistes nigériens méritent plus que ça.

Avec cette 25e édition du Fespaco, cela veut dire que ça fait 50 ans que le Niger participe au Fespaco. Cela fait 50 ans que notre pays tâtonne, et pire, ces dernières décennies, il dandine. Au dernier Fespaco, il y a eu Djingarey Maiga et Moussa Hamidou Djingarey. Au milieu, il y a Rahmatou Keita. À l’intérieur de ces références, il y a plein de jeunes réalisateurs qui pointent leurs nez (Sani Magori, Aïcha Macky, Amina Weira, Souleymane Mahamane, Kiari Abba Arimi, Djingarey Maïga Junior, Amina Mamani Abdoulaye …) qui ont leur mot à dire et qui le disent dans les sillons de leurs ainés. À cette allure, dans 50 ans, le futur, futur, futur … ministre de la Culture dira aux mêmes cinéastes nigériens, organisez-vous, faites-moi des propositions pour la 50e édition du Fespaco. Alors Moussa Hamidou Djingarey, toi qui sera à la place de Djingarey Abdoulaye Maïga (qu’Allah lui prête longue vie) tu va assister à la descente aux enfers du cinéma nigérien.

Rahmatou Keïta avait eu le prix de la meilleure image. Zin’nariyâ ! Un beau film, à qui certainement on peut faire des reproches dans son écriture. Dieu seul sait, comment cette femme engagée s’est battue pour faire son film. Le prix qui sortit notre pays de la honte de revenir bredouille de Ouagadougou. C’est comme si tu vas à la Mecque et revenir sans voir la Kaaba. C’est une malédiction pour tout musulman. Elle, comme tous les autres cinéastes nigériens, ils seraient mieux aidés, plus encadrés, ils pourraient faire mieux encore.

Notre pays regorge de potentialités (techniques, structurelles, intellectuelles), qui ne demandent qu’à être mobilisées et organisées, pour qu’elles produisent les effets que tout le monde désire. Les hommes de la culture dans leur ensemble sont obligés à se faire violence, à laisser de côté leurs égos, pour un meilleur avenir du cinéma au Niger, pour défendre le cinéma et la culture nigériens auprès des hommes politiques.

Dans cette situation de crise permanente, les perdants, sont les artistes, puisqu’eux, sont toujours là, alors que les hommes politiques ne font que défiler, se remplir les poches et s’en aller, laissant KO le secteur. Trainés comme des petits mendiants, les artistes nigériens ne pensent plus art, mais aliments. Ils ne pensent qu’aux miettes qui leur sont données à titre de contribution ou d’apport. Je ne cesserai de le rappeler que la renaissance culturelle, dont a fait son cheval de bataille le président Mahamadou Issoufou, ne peut se faire sans une éducation artistique, au cœur de laquelle on trouve l’éducation à l’image qui est elle même au cœur du système éducatif. Le soutien de l’État à l’action culturelle et cinématographique au Niger demande plus que des mots.

Il n’est nullement besoin de faire et de refaire un état de lieux et de redéfinir les actions à entreprendre en faveur du cinéma nigérien, car tout est déjà dit et tout existe dans ce pays.

Nous sommes à plus de 60 ans de pratiques cinématographiques. La troisième période qui commence à partir des années 2000 et jusqu’à nos jours, c’est la période des résignés, celle qui voit naitre des acteurs dynamiques, qui refusent de se réveiller et de se faire des raisons, qui participent naïvement à la destruction programmée de tout le secteur. Rien ne se fera sans sacrifice.

Les salles de cinéma sont la base de tout développement cinématographique. Elles sont faites pour l’éternité. À chaque période elles s’adaptent, se rénovent, se renouvellent. On ne les vend pas pour faire des mosquées ou des églises, des gares ou des supermarchés. Ce sont des biens publics, même si elles appartiennent à des privés. L’État à l’obligation de les aider dans leurs services à la nation. Elles sont des mosquées, elles sont des églises.

Alors, au nom de Dieu, cinéastes nigériens conscients, vous avez du cœur, arrachez votre droit de vivre dignement de votre métier.

Ousmane Ilbo Mahamane 
Études cinématographiques (Doctorant)
Université de Montréal

5 Commentaires le Niger : La renaissance culturelle, des mots et des « maux » seulement ! Appel pour un cinéma émergent.

  1. Validé mon grand, mais hélas nos cinéastes cherchent tant bien que mal à quitter le stade alimentaire faisant de la mendicité leur champ de bataille et la plus part s’y plaient dans cette situation. La lutte que tu veux mener doit d’abord commencer par la sensibilisation des artistes en leur montrant qu’ils sont partie intégrante du développement d’un pays, ils doivent se dire qu’ils peuven…… et chercher leur droit au prix de leur vie s’il le et non se contenter des miettes qui leur sont jetées comme des chiens affamés. !!!

  2. Vous avez fait l’État des lieux propre à tous les pays. Il serait judicieux de faire des propositions concrètes de dortird de crise.

  3. Ousmane Ilbo Mahamane // 13/07/2017 á 8:16 // Répondre

    Les propositions de sortie de crise j’en ai fait pour le Niger. Les réalités du Niger ne sont pas celles du Burkina Faso, de la Côte d’Ivoire, du Nigeria ou de l’Afrique du Sud. Cependant, il y a des points communs pour une politique cinématographique africaine. Merci Balu.

  4. MERCI POUR CETTE CONTRIBUTION PERTINENTE.

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